Notre Jean est un pragmatique, il m’explique en les faisant,
les cinq à six choses que j’aurais à faire, pour les hors-d’œuvre c’est de l’assemblage,
nous préparons des assiettes à l’avance avec le décor de laitue, nous tranchons
au couteau les tomates pour la « salade de tomate » les carottes râpées
et le cèleri pour la rémoulade, qu’il faut d’abord éplucher, les oignons, l’ail,
le persil.
Il me m’explique, il me montre, je fais, il corrige et c’est
parti pour émincer un demi quintal d’oignons !
Je pleure au sens littéral et figuré, je découvre le
fonctionnement des deux machines de la cuisine, l’une est un gros tonneau en
fonte monté sur trépied au fond tapissé d’un revêtement granuleux qui tourne à
grand vitesse avec un écoulement d’eau, on y jette les pommes de terres en robe
des champs et elles ressortent à chair, non sans avoir perdu au moins un tiers
de leur volume !
L’autre est une sorte de gargouille ratée avec une ouverture
sur le dessus, on y glisse un récipient dessous, on fourre carottes ou céleris par
l’ouverture, on bascule l’interrupteur et tout est râpés. Elle sert aussi pour
le gruyère évidement en changeant la grille !
Dès mes premiers pas, l’ex chef de cuisine me donne les
bases que je n’oublierai jamais,
« Tout ce que tu utilises, tu le lave »,
Le plongeur comme on l’appelle dans le métier, sans doute
parce que les éviers font plus de 90 cm de profondeur, lui c’est la vaisselle
des clients, bon ça tombe bien parce que j’apprends que l’on n’a pas de
plongeur avant 14h !
« Tu essuie immédiatement, tu remets à son emplacement »
Il y a une pile impressionnante de torchons ! Je dois
apprendre les cuissons de la viande et les différentes viandes, comme il y a un
énorme grill en salle ou l’on cuisine devant les clients, on va baser les plats
sur des grillades plus facile à réaliser.
Il m’initie à la différence entre bleu, saignant, à point et
bien cuit, le porc, le veau, l’agneau et le bœuf, me montre le code quadrillé
sur la viande par les différentes positions sur le grill et qui permet au
serveur sans erreur d’identifier la cuisson. La mayonnaise, grand moment, 12 œufs,
une louche de moutarde 5 litres d’huile, le tout battu au fouet à la main, pas
de machine !
Les omelettes, soit comment casser les œufs d’un coup sans
faire de morceau de coquilles, une personne trois œufs, on les bat, on rajoute
soit les fines herbes, soit le fromage, soit la pomme de terre, la cuisson au
beurre très chaud à feu violent, baveuse ou à point, la façon de la colorer et
la fermer pour un rendu « restaurant », le tour de poignet pour la
verser dans l’assiette de service sans bavures, j’enregistre, je suis concentré
et je commence à mesurer la folie de cette entreprise.
Pour les desserts nous en resterons aux glaces industrielles
et aux fruits, pas le temps de fabriquer flans, crème caramel, tarte aux
pommes, tarte au citron et mousse au chocolat.
Je n’ai pas beaucoup de souvenir précis de ce premier
service, sauf qu’il s’est déroulé sans accrocs notables, mes mains et mes avant-bras
brulés par le rayonnement du grill, le ratage de ma première omelette, l’incroyable
frénésie du service de midi ou les quarante couverts arrivent et partent en
même temps, qui nous mobilise Jean et moi et mon père pour les boissons, sans
une seconde de répit, comme une bataille qui nous laisse épuisés et contents de
son issue.
Chaque jour, l’ancien élève de Point, me montrait une
nouvelle technique, un nouveau plat une nouvelle sauce, vous me croirez si vous
voulez mais à la fin de la saison je faisais l’ensemble de la carte dessert
compris sans aide, dont la fameuse sauce béarnaise, qui je me souviens a été la
dernière à céder à mon savoir-faire. De la cuisine à l’huile à la cuisine au
beurre, je n’avais eu qu’à traverser la méditerranée !
Mon père m’utilisa
plus que de raison dans les années qui suivirent pour palier à l’absence de
personnel, je n’ai plus jamais revu Jean, ni su ce qu’il avait pu devenir, mais
en une saison il m’a insufflé pour la vie la petite musique d’amour qui prélude
à la préparation d’un plat jusqu’à sa dégustation, car faire la cuisine, c’est
un acte d’amour !
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire